mercredi 30 mars 2011

« Une histoire vraie de la misère du coeur humain »

« Malheur à l’homme qui, dans les premiers moments d’une 
liaison d’amour, ne croit pas que cette liaison doit être éternelle. »


Vous est-il déjà arrivé d'ouvrir un livre et d'y voir, contée par le menu, une part de votre vie ? Étrangement, est ce qui m'est arrivé en lisant Adolphe de Benjamin Constant. Aussi n'ai-je pas vraiment lu ce livre - ou de ces premières lectures un peu fiévreuses où l'on se cherche soi-même, faute de déceler autre chose. Je voudrais en parler sans en avoir le pouvoir - parce que ce serait là me raconter moi, et pas le livre Ce genre de découvertes, il faut du temps pour en rendre compte -  et je laisserai juste, en trace de cette découverte, un passage choisi parmi d'autres, et qui m'est resté en mémoire. 

Adolphe est le roman du désamour et de l'impuissance, du combat entre sentiment et société. C'est aussi le roman d'un homme qui voulut se croire libre et s'enferma, par ses scrupules et son empathie même, en une situation destructrice pour lui et pour les autres. Dans ce roman qui a presque valeur de nouvelle, où tout se concentre autour du jeune homme et d'Ellénore, la peinture que fait Constant de la "misère du cœur humain" est saisissante.
Je n’osais cependant laisser soupçonner à Ellénore que j’aurais voulu renoncer à nos projets. Elle avait compris par mes lettres qu’il me serait difficile de quitter mon père ; elle m’écrivit qu’elle commençait en conséquence les préparatifs de son départ. Je fus longtemps sans combattre sa résolution ; je ne lui répondais rien de précis à ce sujet. Je lui marquais vaguement que je serais toujours charmé de la savoir, puis j’ajoutais, de la rendre heureuse : tristes équivoques, langage embarrassé, que je gémissais de voir si obscur, et que je tremblais de rendre plus clair ! Je me déterminai enfin à lui parler avec franchise ; je me dis que je le devais ; je soulevai ma conscience contre ma faiblesse ; je me fortifiai de l’idée de son repos contre l’image de sa douleur. Je me promenais à grands pas dans ma chambre, récitant tout haut ce que je me proposais de lui dire. Mais à peine eus-je tracé quelques lignes, que ma disposition changea : je n’envisageai plus mes paroles d’après le sens qu’elles devaient contenir, mais d’après l’effet qu’elles ne pouvaient manquer de produire ; et une puissance surnatrelle dirigeant, comme malgré moi, ma main dominée, je me bornai à lui conseiller un retard de quelques mois. Je n’avais pas dit ce que je pensais. Ma lettre ne portait aucun caractère de sincérité. Les raisonnements que j’alléguais étaient faibles, parce qu’ils n’étaient pas les véritables.

La réponse d’Ellénore fut impétueuse ; elle était indignée de mon désir de ne pas la voir. Que me demandait-elle ? de vivre inconnue auprès de moi. Que pouvais-je redouter de sa présence dans une retraite ignorée, au milieu d’une grande ville où personne ne la connaissait ? Elle m’avait tout sacrifié, fortune, enfants, réputation ; elle n’exigeait d’autre prix de ses sacrifices que de m’attendre comme une humble esclave, de passer chaque jour avec moi quelques minutes, de jouir des moments que je pourrais lui donner. Elle s’était résignée à deux mois d’absence, non que cette absence lui parût nécessaire, mais parce que je semblais le souhaiter ; et lorsqu’elle était parvenue, en entassant péniblement les jours sur les jours, au terme que j’avais fixé moi-même, je lui proposais de recommencer ce long supplice ! Elle pouvait s’être trompée, elle pouvait avoir donné sa vie à un homme dur et aride ; j’étais le maître de mes actions ; mais je n’étais pas le maître de la forcer à souffrir, délaissée par celui pour lequel elle avait tout immolé.

Ellénore suivit de près cette lettre ; elle m’informa de son arrivée. Je me rendis chez elle avec la ferme résolution de lui témoigner beaucoup de joie ; j’étais impatient de rassurer son cœur et de lui procurer, momentanément au moins du bonheur ou du calme. Mais elle avait été blessée ; elle m’examinait avec défiance : elle démêla bientôt mes efforts ; elle irrita ma fierté par ses reproches ; elle outragea mon caractère. Elle me peignit si misérable dans ma faiblesse, qu’elle me révolta contre elle encore plus que contre moi. Une fureur insensée s’empara de nous : tout ménagement fut abjuré, toute délicatesse oubliée. On eût dit que nous étions poussés l’un contre l’autre par des furies. Tout ce que la haine la plus implacable avait inventé contre nous, nous nous l’appliquions mutuellement, et ces deux êtres malheureux, qui seuls se connaissaient sur la terre, qui seuls pouvaient se rendre justice, se comprendre et se consoler, semblaient deux ennemis irréconciliables, acharnés à se déchirer.
 Image : John Constable, Jeune femme vue de dos, 1806

mardi 22 mars 2011

Un printemps à Florence

Aman-Jean, La Confidence
Il est des lectures que l'on aborde avec calme et insouciance - de ces livres que vous commencez avec un intérêt de curiosité, sans pourtant en attendre grand chose. Et pourtant, l'on se trouve surpris. C'est ce qui m'est arrivé en commençant Le Lys rouge d'Anatole France - ce dernier n'était à mes yeux "que" le modèle de ce vieil homme qui meurt sans avoir saisi la beauté du "petit pan de mur jaune" dans la Recherche du temps perdu. Qui écrivait des romans doux, subtils, mais sans force - ou comment se forgent les préjugés, à partir de rien. Et puis l'occasion aidant, j'ai été détrompée ...

Le Lys rouge conte une histoire simple comme la vie : c'est celle de Thérèse, jeune femme mariée à un homme qu'elle n'aime pas - chose toute naturelle - et qui prend un amant, Le Ménil, parce qu'elle s'ennuie. S'aiment-ils ? Thérèse prend conscience, peu à peu, du fossé qui les sépare, jusque dans leurs moments les plus intimes - cela ne tient à rien, à un regard, un mot, une indifférence et pourtant c'est là ... Et sans pouvoir donner de raisons précises à ce détachement, elle se rend compte, un jour, que son amour a passé.  La poésie d'Anatole France se fait de petits rien, de non-dits destructeurs et de "tropismes" sarrautiens avant l'heure. Au début du livre, la scène qui scelle la relation de Thérèse et Le Ménil laisse sentir, à chaque ligne, l'impossible compréhension entre les êtres - comme une fatalité qui pèse sur la relation alors que les personnages osent encore y croire. Ce n'est pourtant qu'une simple promenade dans le Paris obscur - ce Paris qu'elle aime tant, pour ce qu'il lui évoque d'inconnu, ce Paris qu'il craint et méprise. Un jour, elle fuit pour Florence ... Y retrouve Dechartre, jeune homme tout de passion, qui l'aime avec exaltation, et devient folle de lui. Elle lui dit qu'elle n'en a jamais aimé un autre - et n'est-elle pas sincère, quand elle lui confesse cela ! Mais c'était compter sans la jalousie dévorante de cet amant, sans la force délétère de son sentiment - c'était sans compter, également, sur la volonté de Le Ménil de la reconquérir, coûte que coûte.

~ * ~

Dans la voiture, dans sa chambre, elle revoyait ce regard de son ami, ce regard cruel et douloureux. Elle lui connaissait cette facilité au désespoir, cette prompte volonté de ne plus vouloir. Elle l’avait vu fuir ainsi sur la berge de l’Arno. Heureuse alors, dans sa tristesse et son angoisse, elle avait pu courir à lui, lui crier : « Venez ! » Cette fois encore, entourée, surveillée, elle aurait dû trouver, dire quelque chose, ne pas le laisser partir muet et désolé. Elle était restée surprise, accablée. L’accident avait été si absurde et si rapide ! Elle avait contre Le Ménil cette colère simple que donnent les choses malfaisantes, la pierre contre laquelle on s’est fendu la tête. C’est à elle-même qu’elle faisait des reproches amers d’avoir laissé partir son ami, sans un mot, sans un regard, où elle eût mis son âme.
Tandis que Pauline attendait pour la déshabiller, elle allait et venait d’impatience. Puis elle s’arrêtait brusquement. Dans les glaces obscures où se noyaient les reflets des bougies, elle voyait le couloir du théâtre et son ami la fuyant sans retour.

Où était-il maintenant ? Que se disait-il, seul ? C’était pour elle un supplice de ne pouvoir le rejoindre, le revoir, tout de suite.

Elle appuya longtemps ses mains sur son cœur, elle étouffait.

Pauline poussa un petit cri. Elle voyait sur le corsage blanc de sa maîtresse des gouttes de sang. Thérèse, sans le savoir, s’était déchiré la main aux étamines du lys rouge.

~ * ~

Aman-Jean, Dolce far niente
A côté de ce triangle premier - le mari ne pesant pas bien lourd dans la balance, évoluent une petite galerie de personnages typiques du beau monde. J'ai particulièrement retenu la dame aux petites cloches, Vivian Bell, qui hante de son profil préraphaélite et de ses modestes vers français les soirées passées à Florence - jeune femme qui s'éloigne de Thérèse, choquée, quand cette dernière lui dit d'éviter le mariage pour tout ce qui a trait à l'amour ... Il y a aussi Choulette, poète chrétien et social qui colore de ses mauvaises manières les horizons trop pâles des salons mondains, traîne dans son macfarlane des histoires un peu scandaleuses, un peu ridicules - et parfois un peu touchantes ; personnage étrange, comme dissonant dans le monde oisif et fade où Thérèse s'ennuie ...

Par ailleurs, cet ennui de Thérèse me semble dépasser l'inertie sociale de sa vie de femme dont elle souffre - encore qu'elle vive ses amours assez librement, sacrifiant juste ce qu'il faut, et un peu moins encore, aux conventions et aux apparences. Ce malaise de l'héroïne, je le vois aussi comme l'ennui que l'on ressent parfois, devant ce qui nous semble     médiocre et bête, sans que l'on sache très bien comment s'en défaire .C'est peut-être bien parce que Dechartre lui offre cette évasion qu'elle s'éprend soudain de lui, jusqu'à la dépendance, elle qui avait vécu jusque là avec ses détachements et ses caprices. Et le roman montre, sans fards et sans lourdeur, la part d'orgueil, de caprice et de désir propre à chaque relation humaine - et le reflet n'est point toujours flatteur.  Le Lys rouge présente aussi, à l'envers, la construction et la déconstruction du sentiment - éternel sujet des romans !  Dans l'indifférence de Thérèse à l'égard de Dechartre, puis dans le sentiment naissant qu'elle lui porte, sans d'abord y penser, jusqu'à l'amour  exalté qu'il lui inspire, j'ai revu les étapes des innamoramenti de Swann et du narrateur proustien  - bien que la jalousie demeure du côté de l'homme, sans surprise. Car Le Lys rouge conserve des liens avec son époque, notamment dans l'importance des convenances, le décalage entre la conception de l'amour de l'homme et celle de la femme. J'ai été pourtant surprise de les voir plus ténus que ce à quoi je m'attendais - préjugés, encore ...

Pour finir, si la mort du sentiment est parfaitement décrite à l'égard du premier amant, ce n'est pas le cas pour le second : le roman se termine sur un paroxysme - d'amour et de douleur, sans trop en dire - et la retombée n'est qu'esquissée. Anatole France ne nous dit point comment finira ce "premier" amour, aussi sincère que malheureux, laissant au lecteur le loisir d'imaginer la suite, selon son quota d'espoir disponible. 


vendredi 10 décembre 2010

Camées, plumes de paon et petits esthétismes meurtris.

Giovanni Boldini, La princesse Marthe Bibesco
Il y a plusieurs postures à prendre quand on commence Les Plaisirs et les Jours. Certains choisiront de le lire comme le recueil de jeunesse du grand Marcel Proust, et viendront éclairer de la lumière du chef d'œuvre à venir jusqu'aux balbutiements du texte. D'autres peut-être - je les crois bien rares - auront tenté l'exercice de pensée inverse : ils s'agirait de lire l'œuvre comme si elle émanait d'un quidam absolu, afin de tenter de la juger avec le plus d'objectivité possible. Les deux sont factices, sans doute, mais nous est-il possible de dépasser ces deux approches ? J'ai pour ma part oscillé maladroitement entre l'une et l'autre, jugeant sévèrement les parties où, ce me semble, le génie mondain était venu devancer le génie littéraire, où la posture d'esthète avait desservi l'auteur, tout en notant les pages où l'on sentait dans l'apparition de motifs signifiants, de réflexions soudain plus profondes, quelque chose qui annonçait l'œuvre à venir ...

Il est drôle de voir, de la part d'un auteur sanctifié comme un des premiers grands hommes de lettres du  XXème siècle, un ouvrage qui sente tellement sa Belle Époque. Avec Les Plaisirs et les Jours, le jeune Proust nous livre une marquetterie littéraire, mêlant les vers à la prose, les pièces courtes aux longues nouvelles - comme on l'a fait beaucoup, en ces temps compilateurs. L'objet visait les bibliophiles et autres esthètes fin-de-siècle car le recueil parut dans une édition de luxe, flanqué de partitions signées Reynaldo Hahn, de bouquets de bonne volonté esquissés par Madeleine Lemaire et d'une préface d'Anatole France - ces deux derniers noms délivrant à eux seuls le laisser-passer ultime pour le milieu lettré. Le recueil, avec ses grands noms, ses hautes silhouettes blondes qui confinent à l'Idéal suit pendant un temps les traces des beautés hiératiques - erratiques ? - des pièces et poésies du symbole. A d'autres endroits, ces mêmes influences sont mises à distance et quand il s'agit de peindre les milieux mondains, il est parfois difficile de faire la part entre une fascination toute poétique et des portraits-charges, ressemblant à de nouveaux Caractères.

Alexandre François Delportes, Nature morte au paon
 Le malaise que j'ai parfois ressenti à la lecture est possiblement venu de cette impossibilité de distinguer le moraliste de l'idéaliste, le satiriste de l'esthète - peut-on à la fois célébrer la suprématie du rêve sur la vie, et pointer du doigt tant de vérités humaines ? A ajouter que l'œuvre - comme beaucoup d'autres en ce siècle finissant - croule sous les références et les citations. Mais les épigraphes qui ouvrent chaque morceau  ne jalonnent-elles pas davantage les calculs mondains  de l'auteur que le ressouvenir de ses lectures ... ? Pour citer un autre exemple, dans les Rêveries couleur du temps, le jeune écrivain avoue son échec et se cache derrière des ainés plus prestigieux : "Je ne voudrais pas vous prononcer ici après tant d'autres*, Versailles, grand nom rouillé et doux, royal cimetière de feuillages ..."  avec en bas de page : " * Et particulièrement après MM. Maurice Barrès, Henri de Régnier, Robert de Montesquiou-Fezensac."  Qu'on se le dise, Marcel Proust sacrifie à un usage bien répandu dans la littérature et à ce qui devient presque une tradition dans la création fin-de-siècle ... Mais son astérisque a la solennité d'un hommage officiel, là où il aurait pu avoir la légèreté d'un clin d'œil.  Et, bien qu'il y ait une ironie attestée à plusieurs endroits du livre, bien que l'on ne puisse - et que l'on ne doive - pas associer la voix du narrateur à celle de l'auteur, j'ai ressenti à la lecture de ce recueil une impression de sérieux et de gravité. Alors si je devais reprocher quelque chose à ce recueil, ce serait peut-être de n'être pas assez de son siècle : s'il en a pris la dispersion apparente, la polyphonie, le doute peut-être, il n'en a point pris toujours la désinvolture. Ne retient-on pas davantage la beauté froide des paons aperçus dans une cour que le grotesque d'un parvenu naïf, ou d'un homme qui s'illusionne ... ?

A dire vrai, j'ai refermé Les Plaisirs et les Jours sans savoir quoi en penser. Demeure tout d'abord le souvenir, plus vivant, de certaines pièces comme La Fin de la jalousie, Violante ou la Mondanité ou encore La Mort de Baldassare Sylvande, qui ont quelque chose de profond et de particulièrement touchant. La dernière de cette liste, dans sa peinture du tragique et du dérisoire, dans la transfiguration de son personnage face à l'idée de la mort et son détachement par rapport aux choses et aux hommes, pourrait sans honte côtoyer La Mort d'Ivan Ilitch, grande nouvelle de Tolstoï. Vient ensuite le sentiment qu'il s'agit bien d'un reflet, d'une image de toute la petite fin du XIXème siècle qui y défile, avec plus ou moins de sérieux et de beauté : au brillant pastiche de Bouvard et Pécuchet, aux notations dignes d'un  nouveau La Bruyère s'ajoute une poésie vague et meurtrie, entre vérité et maladresse, et dont on ne sait pas toujours si elle tient de l'exercice de style ou de la naïveté.  

Pour clore encore sur les mots d'un autre, je vous dirai Les Plaisirs et les Jours me semblent, parmi d'autres, l'œuvre emblématique d'un "jeune homme de la fin du dix-neuvième siècle faisant partie du plus fragile et du plus inutile et du plus séduisant fragment de la société". 

L'Histoire de la Littérature, avec ses grandes majuscules, nous a dit le reste. 
Il me semble donc inutile de le répéter.

mardi 7 décembre 2010

Pour une écriture de l'évitement.

A M. de M.

"La plupart des livres d'à présent ont l'air d'avoir été faits en un jour avec des livres de la veille."
CHAMFORT tel qu'il est cité par Jean de Tinan *

Les billets de ce blog sont là pour me faire mentir. Je déclare souvent que je ne lis jamais de littérature contemporaine (acception large) , et ce pour des raisons sans originalité : trop de parutions, pas assez de recul, aucun tri fait par le temps, crainte des effets de mode, etc. Et puis il y aura cette note qui, couplée à celle sur Festins secrets de Pierre Jourde, viendra poser cette petite nuance, comme quoi ce n'est pas si rare que cela. C'est aussi l'intérêt d'un média aussi changeant que celui-ci : il évolue avec son auteur et ses découvertes - pour finalement aller poser, lui-même, ses propres contradictions ... Mais j'anticipe ! Ce n'est après tout qu'un premier pas, et il n'est pas fini, le temps où je vous entretiendrai des errances fin-de-siècle, des grotesques des époques lointaines et de mes petites découvertes, grands écrivains ou petits littérateurs !

J'en veux pour preuve cet article-même, car si j'ai pour projet de consigner quelques impressions sur l'Albucius de Pascal Quignard, je ne saurai sans doute m'empêcher certains parallèles avec le passé.  Cependant, je crois pouvoir dire, dans le cas de ce livre tout particulièrement, que ce n'est peut-être pas tant une trahison que cela.

" Quand le présent offre peu de joie et que les mois qui sont sur le point de venir ne laissent présager que des répétitions, on trompe la monotonie par des assauts du passé. " 
(Pascal Quignard, Avertissement, Albucius)

~ * ~

Fernand Khnopff, Sablier

En commençant Albucius, j'avais presque en tête l'article idéal que je ferais, une fois que j'aurais terminé. Et puis  tandis que j'avançais dans ma lecture, j'ai renoncé à l'idée même d'écrire quelque chose, parce que ce n'est pas un livre dont on parle si facilement. Ce n'est assurément pas un roman que l'on lit pour savoir si la baronne épousera le vicomte ... Pas davantage un de ces livres qui vous semblent clairs, limpides, dès lors que vous les refermez. Et il y a en Albucius, à mes yeux, le sentiment que quelque chose vous échappe, et comme un touchant mystère, insaisissable et un peu effrayant. Comment en parler, dès lors ? Je puis vous dire qu'un narrateur y retrace la vie d'un certain Caius Albucius Silus ; que s'il y a chronologie, c'est une chronologie distraite et vague, qui suit le rythme de l'évocation et du souvenir plus que le rythme d'une vie qui s'écoule ... Et puis c'est là que les comparaisons commencent ...

L'auteur y conte, disais-je, la vie d'un auteur, qui a existé, et dont on ne sait rien - ou pas grand chose. Le livre s'ouvre sur un aveu : "Caius Albucius Silus a existé. Ses déclamations aussi. J'ai inventé le nid où je l'ai fourré et où il a pris un peu de tiédeur, de petite vie, de rhumatismes, de salade, de tristesse. " Il n'y aurait plus, peut-être, qu'à ajouter " Qu'on lise ceci comme on lirait un roman." Comment, j'ose ? Eh bien oui, cette dernière citation n'est pas de Quignard : elle est de Tinan. Ce parallèle n'est pas anodin, car ce vivant secret sur la part de vérité et la part d'invention, ce mystère auquel on veut croire, presque malgré soi, cette Vie de ..., forme de mystification qui s'assume presque, je n'ai retrouvé cela  que dans quelques œuvres, rares (vous me voyez venir) de la fin-de-siècle : L'Exemple de Ninon de Lenclos amoureuse, de Jean de Tinan, l'idée des Vies imaginaires de Marcel Schwob, la fiction qu'inventa Pierre Louÿs autour des poèmes de Bilitis. Et si je me permets de l'écrire (ou devrais-je dire d'insister), c'est qu'à la lecture, il m'a semblé que Pascal Quignard partageait quelque chose, avec ces hommes-là. C'est d'abord la conscience d'une forme de décadence, quelle qu'elle soit, et le plaisir ressenti d'un retour au passé. C'est ensuite cette création presque clandestine et qui se dissimule derrière le fatras charmant des allusions savantes, des citations dissimulées et des ornements érudits. C'est enfin cette écriture de l'évitement, qui ne réussit à dire les choses que dans cette vague obscurité des pans d'histoire négligée et des déserts théoriques.

" L’art du biographe consiste justement dans le choix. Il n’a pas à se préoccuper d’être vrai ; il doit créer dans un chaos de traits humains. [...] De patients démiurges ont assemblé pour le biographe des idées, des mouvements de physionomie, des événements. Leur œuvre se trouve dans les chroniques, les mémoires, les correspondances et les scolies. Au milieu de cette grossière réunion le biographe trie de quoi composer une forme qui ne ressemble à aucune autre. Il n’est pas utile qu’elle soit pareille à celle qui fut créée jadis par un dieu supérieur, pourvu qu’elle soit unique, comme toute autre création. Il est nécessaire que leur instinct à tous deux soit infaillible. Les biographes ont malheureusement cru d’ordinaire qu’ils étaient historiens. "
(Marcel Schwob, Préface aux Vies Imaginaires)

Odilon Redon, La Chevelure

Au fond, Schwob, Tinan, Louÿs, Quignard ont comme volé un pan d'histoire, qui n'intéressait plus personne - ils ont ramassé un vestige, une vieille pierre qui traînait là, sur une vieille route, foulé(e) par les indifférents, et ils en ont fait quelque chose. Peu importe au fond que cela soit vrai, historiquement parlant. Ce qui compte avant tout ... Mais c'est peut-être là qu'il faut restreindre le parallèle. Chacun a au fond sa volonté, sa voie, son rêve, qui transparaît derrière ces vies racontées plus ou moins imaginaires. Raoul de Vallonges, en double romanesque de Jean de Tinan, cherchera dans Ninon un Exemple, pour s'arracher aux mélancolies de l'amour, et l'écriture devient un passe-temps venu distraire d'une peine de cœur. Il s'agira de voir en cette femme comment diriger sa vie, et mieux être au monde ... Marcel Schwob cherche peut-être, après Cœur double, à cerner l'Humain, dans son ambiguïté et son mystère ... Peut-être souhaite-t-il également concilier la passion de l'écriture à celles de l'érudition et de la philologie ... Pascal Quignard enfin - car il convient que je revienne de temps en temps à mon propos - évoque cette fameuse "cinquième saison", image de notre passé lointain, enfance de l'homme et enfance de l'Humanité, en-deçà du langage ... Le roman latin qui se développe, genre chaotique, hybride, satire devient quant à lui fantasme littéraire, et apparaît comme le seul à même de traduire cette cinquième saison, ère de l'enfance, du sordide et du sauvage ... Et j'ai envie de penser qu'à travers les images d'un passé réinventé, sur les ruines d'œuvres fantômes, chaque écrivain a poursuivi une obsession, une chimère, et qu'il a éclairé une histoire - sans majuscule - de cette lumière-là.

Odilon Redon, Évocation
En définitive, j'ai eu l'impression qu'à travers l'image d'une Antiquité, aussi réelle que rêvée, Pascal Quignard érigeait en creux une forme d'art poétique, prétendument antique et surtout personnelle. Dans un temps où l'on aurait tout dit et tout écrit, il réactualise le mythe de la satire, du roman à la Pétrone, comme synthèse de tous les genres et de tous les tons, jusqu'aux plus sordides. Et au fond, à mes yeux tout du moins, il raconte moins sans doute la vie d'un romancier romain qu'il n'écrit l'œuvre-modèle d'un passé perdu ... Je terminerai cette note, chaotique et spontanée, contestable sans doute, par un dernier clin d'œil : en citant l'incipit du Pétrone romancier de Marcel Schwob. Ce que je fais pour deux raisons : parce que Pétrone répond à cette esthétique du sordide, à laquelle souscrit l'Albucius du roman, et, surtout, parce que j'ai cru voir quelque chose de quignardien dans ces lignes des Vies imaginaires :

" Il naquit en des jours où des baladins vêtus de robes vertes faisaient passer de jeunes porcs dressés à travers des cercles de feu, où des portiers barbus, à tunique cerise, écossaient des pois dans un plat d’argent, devant les mosaïques galantes à l’entrée des villas, où les affranchis, pleins de sesterces, briguaient dans les villes de province les fonctions municipales, où des récitateurs chantaient au dessert des poèmes épiques, où le langage était tout farci de mots d’ergastule et de redondances enflées venues d’Asie. 
[...]
Vers la trentième année, Pétrone, avide de cette liberté diverse, commença d’écrire l’histoire d’esclaves errants et débauchés. Il reconnut leurs mœurs parmi les transformations du luxe ; il reconnut leurs idées et leur langage parmi les conversations polies des festins. Seul, devant son parchemin, appuyé sur une table odorante en bois de cèdre, il dessina à la pointe de son calame les aventures d’une populace ignorée. À la lumière de ses hautes fenêtres, sous les peintures des lambris, il s’imagina les torches fumeuses des hôtelleries, et de ridicules combats nocturnes, des moulinets de candélabres de bois, des serrures forcées à coups de hache par des esclaves de justice, des sangles grasses parcourues de punaises, et des objurgations de procurateurs d’îlot au milieu d’attroupements de pauvres gens vêtus de rideaux déchirés et de torchons sales."
(Marcel Schwob, "Pétrone romancier", Vies Imaginaires )

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Quand j'y pense, moi aussi j'ai voulu parler d'Albucius et je n'ai pas tant parlé de lui. Mais c'est qu'en créant à partir des failles et des ignorances de l'histoire, en construisant une œuvre multiple, écrin pour des romans inventés, en écrivant dissimulé sous le masque du chroniqueur et du biographe ... c'est qu'en faisait tout cela, Pascal Quignard m'a semblé bien plus familier que je ne pensais. J'ai eu l'impression de croiser un homme d'un autre siècle qui s'est demandé comment pouvait-on  encore écrire, à l'aube des temps modernes. Est-ce si surprenant, d'ailleurs ? La question de la création, de l'originalité, du rapport au passé est sans doute la même aujourd'hui, peut-être est-elle encore plus problématique ... Et il paraît  si l'on en croit Huysmans, que toutes les fin-de-siècle se ressemblent ...

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* La vraie citation est légèrement différente, et n'a plus vraiment le même sens : "La plupart des livres d'à présent ont l'air d'avoir été faits en un jour avec les livres lus de la veille."