vendredi 26 mars 2010

Du côté de chez Swann II

Après une présentation d'ordre plus général, quelques pensées éparses sur les thèmes du roman. Né d'une réflexion sur l'écriture, Du côté de chez Swann est un ouvrage qui réfléchit sur le temps, la subjectivité, la littérature ... Autant de questions complexes - fondamentales ?- qu'il pose et examine, au fil du texte ...

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"Les Stalactites du passé, Reflets dans la patine, Les jours attardés, Visite du passé qui s’attarde, A la Recherche du temps perdu. "

Ébauches de titres et titre définitif qui évoquent tous ce grand thème qui est celui de tout le roman : le temps qui passe. Cela se ressent à la lecture tout d’abord : Proust est un auteur qui demande du temps et de la concentration. Sa période, si elle est loin d’être indigeste, appelle toute l’attention du lecteur et j’ai eu l’impression, alors que je tournais les pages du premier volume, de m’embarquer pour un voyage au long cours. Point d’action et de péripéties irréfléchies au demeurant. Le narrateur nous décrit longuement ses rêveries et les images qui lui reviennent, s’attardant sur nombre de détails qui pourraient paraître insignifiants mais acquièrent bien vite une tout autre valeur, plus générale, plus symbolique. Le livre peint au final comme un voyage intérieur, loin d’une succession chronologique fixe, « notre vie étant si peu chronologique, interférant tant d’anachronismes dans la suite des jours ». Au temps perdu, à l’oubli du passé s’oppose le temps recouvré, le souvenir réapparu, tout d’abord maladroitement convoqué par la mémoire volontaire avant de surgir inopinément à partir d’une sensation. L’expérience de la madeleine étant un de ces épisodes permettant de ressusciter le temps passé. Temps qui passe, temps qui s’écoule, temps qui nous échappe. Du côté de chez Swann se clôt sur un constat pessimiste : le héros retourne aux Bois où paradaient les élégantes, mais ne parvient pas à retrouver les sensations qu’il y avait, enfant. C’est que la mémoire est, en grande part, reconstruction, et qu’il y a parfois un décalage énorme entre la réalité et l’image que l’on en a gardé. Ainsi, Proust signe également un roman de la subjectivité. Cela se voit notamment dans Un amour de Swann où la passion de Charles Swann pour Odette de Crécy, femme qui n’est vraiment pas son genre, est minutieusement analysée. Son amour tient finalement beaucoup plus aux comparaisons, aux correspondances qu’il s’est trouvé qu’à la personnalité réelle de la jeune femme. La petite phrase d’une sonate, une légère ressemblance avec une figure de Botticelli : voilà le fondement de l’amour de Swann. Le personnage a une perception toute personnelle de la réalité : si la « petite phrase » de la Sonate de Vinteuil bouleverse Swann, il remarque lors d’une soirée mondaine qu’il n’en est rien pour les autres auditeurs.

Du côté de chez Swann est donc un roman qui ouvre une réflexion sur notre rapport au monde et au temps. Et, osons le dire, entre les lignes et derrière un style particulièrement soigné, le roman a une dimension philosophique.

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« Combien depuis ce jour, dans mes promenades du côté de Guermantes, il me parut plus affligeant encore qu’auparavant de n’avoir pas de dispositions pour les lettres, et de devoir renoncer à être jamais un écrivain célèbre. »


Du côté de chez Swann a été nourri de longues réflexions sur la lecture et l’écriture. L'ouvrage apparaît tout d'abord comme une réfutation par l’exemple de certaines théories littéraires de la fin du XIXème siècle. De nombreuses études génétiques ont montré ce que le roman devait au projet de Proust d’écrire contre Sainte-Beuve. Proust s’oppose en effet à l’idée qu’il faille juger une œuvre littéraire en se basant sur la biographie de l’auteur. Le personnage de Vinteuil se pose alors comme un contre-exemple : cet homme, qui apparaît dans tous ses ridicules dans Combray est l’auteur de la sublime sonate qu’entend Swann dans la deuxième partie. Swann en vient à se demander s’il s’agit bien du même Vinteuil, cette « bonne bête » ne pouvant être l’auteur d’une telle merveille. L’idée est ridiculisée également par l’intermédiaire d’Odette. La jeune femme, qui ne se caractérise pas par son intelligence, demande à Swann, alors en plein rédaction d’un essai sur Vermeer si ce dernier « avait souffert par une femme, si c’était une femme qui l’avait inspiré », se désintéressant du peintre dès lors qu’on lui donne une réponse négative.

La Recherche du temps perdu, c’est aussi l’histoire de la naissance d’une vocation. Le narrateur, dans ce premier livre, est confronté à des sommes d’impressions confuses qu’il n’est pas encore capable de comprendre et de retranscrire. Les promenades du côté de chez Swann et du côté de Guermantes apparaissent comme les révélateurs d’un échec. L'enfant est émerveillé par le spectacle de la nature, muet devant les beautés des environs de Combray, mais ne sait encore ni transformer ni raffiner ses sentiments. Parallèlement, l’image de ces promenades est perpétué par l’écriture, et l’on apprendra à la fin de la Recherche que ce que nous avons lu est finalement l’œuvre de ce narrateur qui aura appris, au fil des années, à retrouver le souvenir et à traduire la richesse des sensations : La Recherche est aussi le roman du roman en train de se faire.

Il s’agit au final d’une œuvre de maturité, écrite alors que Proust s’était déjà essayé aux pastiches, avait déjà réfléchi à la pratique littéraire, et au rapport aux maîtres. C’est de cette réflexion qu’est né cet ouvrage particulier et nouveau. Dans sa correspondance, Marcel Proust déclare d’ailleurs : «Le tout était surtout pour moi affaire d’hygiène : il faut se purger du vice si naturel d’idolâtrie et d’imitation. Et au lieu de faire sournoisement du Michelet ou du Goncourt en signant (ici les noms de tels ou tels de nos contemporains les plus aimables), d’en faire ouvertement sous forme de pastiches, pour redescendre à n’être plus que Marcel Proust quand j’écris mes romans. » La recherche du temps perdu, roman sur la littérature, né de la critique littéraire, apparaît alors comme le roman de quelqu’un qui a appris à lire et à appréhender les textes.

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Images :
1. Monet. Sentier dans les coquelicots, île Saint-Martin
2. Monet. Nymphéas

Du côté de chez Swann I

J'ai lu Du côté de chez Swann, premier tome de La Recherche il y a presque un an, maintenant. A l'occasion, j'avais publié quelques pensées diverses sur l'ancien blog. Avant de revenir, plus généralement - plus personnellement aussi - sur cette dernière lecture qui s'est étalée sur des mois, je me suis dit que je pouvais transférer ces deux articles, en guise d'ouverture.

Voilà donc ce que je disais, il y a dix mois, de ce premier livre ... : 

"Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir."




Proust faisait partie de ces quelques monstres sacrés que je n'osais encore approcher. Une première tentative de lecture, il y a quelques années, puis le silence. J'ai voulu retenter l'expérience cet été, en ce début de vacances, et j'ai ouvert Du côté de chez Swann, premier tome de La Recherche du temps perdu.


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Publié une première fois en 1913,
Du côté de chez Swann a un léger goût d'inachevé. Proust avait dû tronquer son roman pour des exigences éditoriales, et une bonne part de ce qui devait constituer Swann se retrouve finalement dans le tome suivant de la Recherche (A l’ombre des jeunes filles en fleurs). Ce premier volume, qui traite notamment des premiers phénomènes de mémoire involontaire et de la résurgence du souvenir, s'est souvent vu reprocher son apparente désorganisation. On sent cependant qu'on nous mène quelque part : ces longues évocations, ces suites de souvenirs n'ont pas été écrites au fil de la plume. Il y a bien une structure, une construction, que l'on ne repère pas précisément, mais que l'on devine. Il y a un plaisir à se laisser mener, les yeux entrouverts, par la prose de l’auteur. Quand bien même l’on ne saurait exactement où. D’une métaphore à l’autre, d’un souvenir à l’autre, Proust nous convie à une lecture particulière. Exigeante, peut-être, mais surtout très enrichissante.

Du côté de chez Swann
est divisé en trois parties, relativement inégales : dans Combray s'élève la voix d'un narrateur insomniaque qui, à partir d’une rêverie sur les chambres qu'il a occupées, revoit, dans le flou du souvenir, la propriété de Combray où, enfant, il passait parfois l'été. Ce ne sont pourtant que des impressions confuses, et c’est suite au célèbre épisode de la madeleine que Combray pourra ressusciter à la mémoire, une première fois. La deuxième partie se passe à une époque antérieure aux évènements de Combray et conte l'amour de Swann, voisin de la famille du narrateur, pour Odette de Crécy. Sorte de roman dans le roman, ce récit nous montre le caractère subjectif de la passion du personnage, l'élaboration d'un sentiment, tout extérieur à la personne qui semble en être l'objet. Enfin, la dernière partie s'ouvre sur une nouvelle rêverie du narrateur, qui jongle poétiquement avec les sonorités des noms de ville, avant de livrer les premiers pas de son amour pour Gilberte Swann.

Parler de Proust me semble relever de la gageüre. Si j’ai parfois pensé faire des notes en plusieurs parties, histoire d’organiser un peu mes impressions, j’y ai jusqu’ici renoncé. Ce ne sera pas le cas pour
Du côté de chez Swann. De ce roman, il y a beaucoup de choses à dire, et je me suis rendue compte qu’en essayant de trop concentrer, je risquais de rendre les choses trop abstraites, et de livrer une note plus qu’indigeste. Je parlerai un peu plus tard des différents thèmes développés dans ce roman, des différents aspects qui ont pu retenir mon attention. Je commencerai par le plus simple, et aussi le plus personnel : mon ressenti. Je pense que vous pourrez tous deviner que j’ai aimé ce roman. Si ça n’avait pas été le cas, prendre le temps de faire un article en plusieurs morceaux, d’organiser ma pensée, de faire quelques lectures critiques aurait relevé du masochisme. Si ça n’avait pas été le cas, je n’aurais pas laissé en plan les autres lectures pour m’y consacrer entièrement - lectures que je compte reprendre bientôt. Il faut dire que Du côté de chez Swann a quelque chose de très particulier et de très fort. Une lecture dont on ne sort pas indemne, riche d’un point de vue littéraire, poétique et philosophique à la fois. Ce n’est certes pas une lecture facile : il faut s’adapter au style (par ailleurs remarquable) et, surtout, savoir prendre son temps. J’ai découvert ce livre par petites tranches, et la lecture avait parfois quelque chose d’étourdissant. C’est un effort que je ne regrette vraiment pas : c’est à un voyage, personnel, initiatique, que nous convie Proust. Je vous laisse pour l’heure sur quelques mots de l’auteur, avec un extrait du tome qui clôt La recherche du temps perdu : Le temps retrouvé.

« Mais pour en revenir à moi-même, je pensais plus modestement à mon livre, et ce serait même inexact que de dire en pensant à ceux qui le liraient, à mes lecteurs. Car ils ne seraient pas, selon moi, mes lecteurs, mais les propres lecteurs d’eux-mêmes, mon livre n’étant qu’une sorte de ces verres grossissants comme ceux que tendait à un acheteur l’opticien de Combray ; mon livre, grâce auquel je leur fournirais le moyen de lire en eux-mêmes. De sorte que je ne leur demanderais pas de me louer ou de me dénigrer, mais seulement de me dire si c’est bien cela, si les mots qu’ils lisent en eux-mêmes sont bien ceux que j’ai écrits (les divergences possibles à cet égard ne devant pas, du reste, provenir toujours de ce que je me serais trompé, mais quelquefois de ce que les yeux du lecteur ne seraient pas de ceux à qui mon livre conviendrait pour bien lire en soi-même. ) »

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Image :
grendblund on Deviantart

mercredi 13 janvier 2010

Voyages.


Chaque artiste semble ainsi comme le citoyen d’une patrie inconnue, oubliée de lui-même, différente de celle d’où viendra, appareillant pour la terre, un autre grand artiste. [...]
Cette patrie perdue, les musiciens ne se la rappellent pas, mais chacun d’eux reste toujours inconsciemment accordé en un certain unisson avec elle ; il délire de joie quand il chante selon sa patrie, la trahit parfois par amour de la gloire, mais alors en cherchant la gloire il la fuit, et ce n’est qu’en la dédaignant qu’il la trouve quand il entonne, quel que soit le sujet qu’il traite, ce chant singulier dont la monotonie – car quel que soit le sujet traité, il reste identique à soi-même – prouve la fixité des éléments composants de son âme. Mais alors, n’est-ce pas que, de ces éléments, tout le résidu réel que nous sommes obligés de garder pour nous-mêmes, que la causerie ne peut transmettre même de l’ami à l’ami, du maître au disciple, de l’amant à la maîtresse, cet ineffable qui différencie qualitativement ce que chacun a senti et qu’il est obligé de laisser au seuil des phrases où il ne peut communiquer avec autrui qu’en se limitant à des points extérieurs communs à tous et sans intérêt, l’art, l’art d’un Vinteuil comme celui d’un Elstir, le fait apparaître, extériorisant dans les couleurs du spectre la composition intime de ces mondes que nous appelons les individus, et que sans l’art nous ne connaîtrions jamais ? Des ailes, un autre appareil respiratoire, et qui nous permissent de traverser l’immensité, ne nous serviraient à rien, car, si nous allions dans Mars et dans Vénus en gardant les mêmes sens, ils revêtiraient du même aspect que les choses de la Terre tout ce que nous pourrions voir. Le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux, de voir l’univers avec les yeux d’un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d’eux voit, que chacun d’eux est ; et cela, nous le pouvons avec un Elstir, avec un Vinteuil ; avec leurs pareils, nous volons vraiment d’étoiles en étoiles.


Marcel Proust, La prisonnière

mardi 12 janvier 2010

La lumière fade des étoiles mourantes.



On voulait aller au cinéma, tenter au hasard, découvrir un film. Et manger beaucoup de pop-corn, mais c'est tout de suite moins culturel. L'affiche était belle, la réalisatrice reconnue ... Le résumé nous informait bien qu'il s'agissait d'un film d'amour, mais après tout ... Il y avait John Keats, quand même ! Alors Fréneuse est allée voir Bright Star.

Le film est beau. Une lumière, des couleurs magnifiques : de jolies carte-postales pour jeunes filles en fleurs. Ça a le charme un peu désuet des images de Sarah Kay - fleurs, pastels et jupons de dentelle. Jane Campion a voulu, dans Bright Star, nous raconter l'amour passionnel et pur qui relia un poète et une jeune fille qui n'entendait rien à la littérature. Dommage, on n'y croit pas : les deux jeunes gens se voient, se plaisent, s'aiment durant des mois sans qu'on sache trop pourquoi. Il lui donne des cours de poésie, elle découvre la beauté de ses vers, lui dispense ses jugements éclairés. Ils ne peuvent se marier, la poésie ne nourrit pas son homme, et ils se consument, se dissolvent, comme des amoureux transis - de carte postale. Puis il meurt, et elle est triste.

Les critiques de presse sont dithyrambiques. Permettez-moi donc, pour une fois, d'être de mauvaise volonté. La partialité de mon résumé parle déjà à ma place. Si j'avais été beaucoup touchée par La Leçon de piano, de la même réalisatrice, Bright Star m'a laissée de glace. Tout d'abord, l'image qui y est donnée du poète est navrante de naïveté. Le poète romantique, en effet, passe sa vie affalé dans des canapés, ou au pied d'arbres en fleurs, l'oeil dans le vague : il cherche sa Muse, il court après l'Inspiration - notez les majuscules. Puis l'Illumination : le poème lui vient, et il écrit, sans hésitation, sans rature aucune, d'une traite, ses plus beaux vers. Qu'on ne s'y méprenne pas : longtemps, les poètes ont servi un discours sur l'inspiration, venue d'ailleurs - expression d'un absolu, cadeau des dieux ... - mais y croyaient-ils eux-mêmes ? Il semble impossible de faire de la poésie sans un travail formel, sur le rythme, les sons, l'équilibre du vers. Bright Star présente pourtant la poésie d'un point de vue romantique, dans le mauvais sens du terme : le poète est un être hyper-sensible qui cherche l'inspiration et s'épuise dans des "méditations" poétiques. Mais point de travail en écriture, jamais : tout le monde sait que la poésie vient d'ailleurs. Ce n'est pas servir l'œuvre lyrique de Keats que de présenter une vision aussi simpliste et aussi limitée de ce qu'est la poésie.

J'ai aussi beaucoup à reprocher à la figure de Keats, jouée par Ben Wishaw. Je n'y ai pas vu le grand poète, avec son sens de la poésie, sa mélancolie profonde, j'ai simplement vu un adolescent amoureux, avec tous les excès que cela pouvait comporter. Et j'ai pensé, devant le grand écran, que faire un film sentimental sur un auteur romantique en prétendant retrouver la fraîcheur des exaltations du poète, c'était encore faire beaucoup de mal au romantisme. C'est renforcer ce cliché qui a la vie dure, et selon lequel le romantisme, c'est l'amour, les déclarations enflammées, et les papillons diaphanes qui volètent tout autour. Non, le romantisme, c'est aussi une violence des sentiments, une confrontation avec le sublime, une forme de morbidité souffrante ... On est bien loin du simple et triste amour bucolique ... Parce qu'on ne croit pas à cette douleur, à cette violence de l'amour, devant ce film : on a affaire à deux jeunes gens, qui n'ont a priori rien en commun, et qui s'aiment, comme ça. Qui souffrent, pleurent, voient mourir des papillons, songent au suicide. Et s'embrassent chastement dans les prés de campagne. En somme, une idylle adolescente, sans tensions, ni - trop - de déchirements. On récite juste des vers de temps en temps - et malheureusement, en VF, ça passe très mal.

S'il est besoin de le rappeler, nous sommes alors au XIXème siècle - début. Et s'il est difficile d'envisager un mariage entre nos deux amoureux, le poids des réputations et des conventions sociales semble bien léger. Parfois, on tente de glisser une remarque, sur le qu'en-dira-t-on, parfois la mère, exceptionnellement transparente, vient gratifier sa fille d'un point de vue mollement réprobateur ... Et c'est tout. Si l'on veut découvrir une passion, qui tente de faire son chemin en dépit des obstacles socio-culturels, il est plus intéressant, me semble-t-il, de voir une adaptation de Jane Austen - et Orgueils et préjugés, à qui j'ai plus d'un reproche à faire, m'a semblé sur ce point plus pertinent et moins naïf que Brigt Star.

Parce qu'il y a une naïveté assez déconcertante, dans la façon dont ce film a choisi de représenter l'amour. Il nous peint une passion pure,éthérée, éternelle - vision omniprésente du sacro-saint "amour de sa vie". Je ne crois pas à l'amour platonique, et n'ai pas réussi à m'émouvoir devant les exaltations de deux êtres qui semblent s'aimer sans se connaître vraiment, et sans se comprendre - et sans nuances, jamais. Ajoutons à cela que chaque personnage s'en tient au type qu'il est sensé représenter, et ne change pas, d'un bout à l'autre du film. La fin arrive enfin, bien en retard - on l'attend depuis si longtemps - et ne résout aucune tension : il est sûr que c'était perdu d'avance.

Alors oui, Bright Star m'a laissée de glace. Il y avait là quelque chose de trop exalté pour moi, et sans que l'on touche, un seul instant, à ces passions dévorantes décrites par nos romantiques, sans que se développe, parallèlement, une réflexion plus générale sur l'amour, la poésie, ou que sais-je encore. C'est un film pour demoiselles, vulgairement, et qui veut nous faire sortir notre mouchoir, en nous disant que tout de même, on aimait plus fort à ces époques-là. Les décors fleuris, les lacs et les sentiers nous proposent l'image fausse d'un âge d'or, où les jeunes filles en robe empire osent donner la main à un prétendant piqué de poésie. Et cela semble tellement faux ... Aimait-on alors si différemment que l'on aimait aujourd'hui ... ?

Keats, lors d'un cours de poésie donné à Fanny, compare la poésie à un lac dans lequel on baigne. Il serait absurde de chercher à comprendre le lac, on se laisse simplement porter par l'onde, lui dit-il - du moins est-ce l'idée, je retranscris de mémoire.

Parallèlement, il serait absurde de chercher à comprendre ce film : on ne s'y retrouve pas.   Ressentir, dites-vous ?   Point de plaisir à rester au beau milieu du lac, on a plutôt peur de s'y noyer.

~ Le commentaire de Rose, plus enthousiaste.